Winner takes it all, une fausse bonne idée ?

Winner takes it all, une fausse bonne idée ?

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Dans tout juste une semaine, les IEM World Championship auront lieu, du 13 au 16 mars. Pour l’occasion, c’est un retour en Pologne, dans le bouillant Spodek de Katowice, cette salle en forme de soucoupe volante qui nous avait déjà offert un très beau spectacle l’année dernière, souvenez-vous.

Si vous suivez de près l’actualité Starcraft 2, vous avez donc forcément entendu parler de cette annonce qui a fait grincer des dents, à propos de la distribution des cashprizes. The winner takes it all, c’est à dire pour le coup les $100000 qui lui sont promis, tandis que les autres rentreront chez eux avec des souvenirs, mais sans rien de plus.

Ce format, où le vainqueur du tournoi remporte le tout, est familier par exemple des joueurs de poker, qui ont pour la plupart déjà eu l’occasion de participer à ce type de tournoi, mais l’initiative est inédite sur un tournoi majeur de sport électronique. Est-ce un bien, ou au contraire une annonce aux effets pervers ? Tentons de peser le pour et le contre.

Tout au vainqueur, rien au donneur

Vouloir récompenser et mettre en avant le vainqueur d’une compétition, quoi de logique dans le fond ? La victoire, c’est l’essence même de la compétition, la finalité que tous les sportifs recherchent en s’inscrivant sur une compétition. Au parfait opposé des préceptes de Coubertin, le grand sportif se nourrit de l’ivresse apportée par la victoire, quitte parfois à ternir sa réputation et son image; Michael Schumacher en est l’un des meilleurs exemples.

Le champion, celui qui reste dans les mémoires, est celui qui a accumulé les victoires, et non les podiums. Les noms des quelques bonjwas que Brood War a vu au cours des années 2000 résonnent aujourd’hui dans la tête de la majorité des joueurs qui suivent l’actualité esport, et même de ceux qui ne suivaient pas ces compétitions à l’époque. Ils sont les premiers a avoir marqué leur nom dans ce qu’on appellera, avec le recul et dans quelques années, l’histoire de l’esport.

Puisque seule la victoire est belle, vouloir magnifier et récompenser celui qui s’en empare est logique. Michal « carmac » Blicharz justifie ce choix -qui au passage marquera déjà le 50e événement griffé IEM- dans le communiqué de Turtle Entertainment : « Every season the IEM was one of the hardest tournaments to win all year. In 2014, we would like to take it to a new level of extreme. True champions are born when they express their talent in the most extreme situations. We wanted to create the most high-preasure tournament this audience has ever seen ».

Carmac ne s’en cache absolument pas, bien au contraire, le but est clairement de faire monter au maximum la pression pour offrir à ses compatriotes ainsi qu’à tous les fans d’esport un tournoi à la tension palpable, et où tous les joueurs auront les yeux fixés le même objectif, la victoire.

Il s’agit d’une nette rupture par rapport à la saison VII des IEM, qui avait payé sur Starcraft 2 les 24 premiers joueurs. Ce changement va évidemment avoir des répercutions sur le niveau de jeu, ainsi que la manière pour les joueurs d’aborder la compétition et chaque match. Impossible sur le papier, de voir de problèmes de collusion, ou de subir, en tant que viewers, des matchs de piètre qualité par des joueurs qui se contenteraient d’une seconde place en groupe, ou un TopX dans l’arbre final, pour diverses raisons.

En réalité, si le gagnant repartira effectivement avec $100000, les quinze autres ne repartiront pas réellement avec les mains vides, du moins, c’est la ligne de défense du manager polonais de Turtle.

WCS is doing a great job supporting an entire ecosystem of players throughout the year. That’s something that wasn’t there before, that is what we’ve been trying to do so far, so we thought it is time to shake things up. By the IEM World Championship we will have given away $125,000 away to players this season. Anyone that competes in Katowice will have likely won good money already.

Michal Blicharz

Recevable… mais pas reçu par tous les joueurs.

Tu es joueur, donc acteur : tu joues, et tu la ferme

Dès lors que l’annonce a été faite au grand public, deux états d’esprit distincts sont apparus parmi les joueurs. Tout d’abord, ceux qui de par le niveau qu’ils montrent ces derniers temps savent que le titre leur est accessible lors de ces IEM World Championship, et qui se sont mis au travail. Et puis il y a les autres, et parmi eux certains qui ne seront pas de la partie la semaine prochaine.

Oui, l’esport est et doit être un spectacle. Oui, la finale devrait être un absolu must-see. Mais comment parvenir à conserver la motivation des joueurs dès lors qu’ils savent qu’un seul d’entre eux repartira avec le cashprize ? Si les salaires et les gains en compétition progressent petit à petit depuis plusieurs années, ils ne permettent pas encore à un nombre important de joueurs pros de vivre de cette activité, et en particulier de pouvoir raisonner sur du moyen ou long terme, c’est à dire en ayant un « plan de carrière ». Ces tournois où seul l’un des acteurs sera récompensé financièrement pourrait certes proposer au public un spectacle d’une qualité au dessus de la moyenne, mais ils contribuent certainement aussi à laisser les joueurs dans une situation que l’on pourrait presque qualifier de précaire.

La question à se poser aujourd’hui est simple. S’agit-il, ce winner takes it all, d’une initiative isolée de sorte à célébrer d’une certaine manière le 50e Intel Extreme Masters, où d’un essai pour ce qui pourrait devenir permanent à partir de la prochaine saison ? Si cette dernière possibilité devenait effectivement réalité, nul doute que les joueurs se détacheraient rapidement de ce genre de compétition, où les gains deviendraient trop difficiles à gagner, et finalement même pour le vainqueur pas beaucoup plus élevés (toutes proportions gardées) des autres coupes dotées d’une structure de paiement plus classique.

Ironie dans l’histoire, un ancien billet signé Carmac himself, qui pointait en 2012 le gap qui existe entre le top mondial sur Starcraft 2 et le reste des joueurs (grandmaster et autres). Pas sûr qu’un winner takes it all qui resserre encore le faible nombre de joueurs à gagner de l’argent dans les tournois aide à corriger le tir…

6 COMMENTAIRES

  1. Tu as raison… Cependant le winner takes it all a un avantage certain, il est économique car l’annonce du gain est souvent plus impactant (100.000€) dans l’esprit des joueurs et spectateurs qu’un cash splitté (50K/35K/15K) car l’on retient souvent le plus gros gain. Selon moi pour qu’un winner takes it all soit couronné de succès, il faut qu’il y ait assez de compétiteurs qui ont tous (ou la plupart) la capacité de se challenger pour obtenir le gain.

    Je pense que c’est avant-gardiste, mais c’est pas le moment d’en faire encore…

    • Je suis pas d’accord avec toi Semrodia, Tu te rappelles du cashprize de TI3 ? Et de la répartition ?
      Et de celui des LCS ? de sa répartition ?

      Le problème de la « précarité de l’emploi » (on aime bien ce terme en France) que soulève Rogaaajj est très juste, et pour moi l’erreur est là.
      Depuis que Starcraft est compétitif, même à l’époque où les Bonjwa étaient à leur apogée, aucun ne pouvait savoir avec certitude s’il allait gagner, c’est intrinsèque à l’équilibrage de SC (mais c’est une autre discussion).
      Du coup le fossé va se creuser entre les joueurs qui ont un salaire convenable, et donc n’auront « que » la pression de la compétition, et ceux qui auront en plus la pression de « gagner pour manger ».

      Comment un nouveau joueur talentueux peut-il percer dans un écosystème si petit et avec cette économie ? Il sera cramé au moment où il devrait exploser.

      Un jeu comparable cité dans l’article est le Poker. Mais même-là en général le top 10% des joueurs se remboursent. Et à partir de là il y a une répartition des gains (src: http://fr.wikipedia.org/wiki/Tournoi_de_poker).
      L’écosystème est immensément plus important et même si on ne sait pas si on va gagner une compétition on peut avoir un plan sur l’année. Ce qui est largement plus difficile sur SC, la majorité des joueurs devant compter les gains en tournois dans leurs revenus (ce qui est différent au poker).

      Comme dit dans l’article, j’espère que ce ne sera qu’un one-shot. Car pour moi, c’est une vraie erreur pour un tournoi majeur. Si les IEM gardaient ce format de (non-)répartition des gains il risque de ne plus attirer que les joueurs ayant déjà des revenus qui les fait manger sans problème, et sera fragile s’il y a une crise économique sur le jeu.

      • Surprenant que tu ne sois pas d’accord avec moi car je suis TOTALEMENT d’accord avec toi… Je met en valeur les « avantages » d’un winner takes all). Pour moi c’est avant-gardiste mais surtout ce n’est pas le moment… mais ca viendra! Dans un esport encore précaire, pas question selon moi de devoir faire quitte ou double (qui est exactement le type de format d’un winner takes it all)

  2. Note que sur les TN de Poker y a aussi beaucoup de discussions sur la pyramide des gains, c’est pas du tout un sujet clos. Certains voudraient payer moins de joueurs au total, d’autres voudraient que y ait moins d’écart entre le 1er et les suivant, etc…

  3. Le winner takes it all serait à mon avis une catastrophe pour les joueurs, c’est la meilleure méthode pour décourager totalement les joueurs montants ou qui ne sont pas au top du top, vu qu’ils n’ont absolument aucune chance d’approcher des gains (pourquoi s’embêter à aller faire des tournois du coup ?).

    De plus comme vous l’avez dit ça accentuerait la pression sur les joueurs et ça augmenterait encore les écarts entre ceux qui gagnent et les autres (j’ai l’impression d’entendre Don Salluste : « Les pauvres c’est fait pour être très pauvres et les riches très riches. »).

    Et puis sérieusement vous imaginez sur une Dreamhack le mec qui passe les trois tours de poules, il défonce tout le monde jusqu’en finale et à ce moment là il perd (contre un mec qui lui fait 4 cheeses immondes, ça fait encore plus dramatique), et là on lui dit « bah désolé t’as pas gagné donc t’as rien, allez salut à la prochaine » ?? A la place du mec je me tire une balle perso…

  4. Plutôt d’accord avec Semrodia, un Winner takes it All est jouable quand tout les joueurs du tournoi ont des chances à peu près égales de gagner (ça n’empêche pas qu’il y ait des favoris et des outsiders). Mais là, c’est comme si on fait une sorte de money match géant avec 4/6/8 joueurs, et les autres participants juste là comme amuse-gueules, qui lâcheront l’affaire au premier coup dur. Les réactions diverses sur les réseaux sociaux tendent à le prouver.

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