L’esport et sa culture du secret

L’esport et sa culture du secret

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Dans tout milieu, il y a deux mondes, ceux qui savent, et ceux qui ne savent pas. L’esport ne coupe pas à cette règle et la culture du secret y est forte.

Mais pourquoi cultiver cette notion de tabou ? Il y a plusieurs types d’informations pour lesquelles on retrouve cette culture de manière flagrante. Le tabou qui les entoure est plus ou moins compréhensible suivant les cas.

Salaires de joueurs et transfert de contrats

Les salaires et contrats des joueurs sont l’un des plus gros tabous de l’esport, et ce, depuis le tout début. La majorité des joueurs n’ayant pas de contrats, et les structures des moyens limités, les « salaires » étaient loin d’être mirobolants (et c’est toujours le cas aujourd’hui suivant les jeux). La question de comment de l’argent peut-être versé à un joueur sans qu’il soit sous contrat est aussi épineuse que récurrente dans l’esport, et mériterait un écrit à part entière.

Même quand il s’agissait de versements de l’ordre 100€ par mois (somme qui est dans l’absolu, mettons nous d’accord, totalement insignifiante), c’était un grand secret à ne pas divulguer. Peut-être était-ce à l’époque un moyen pour l’esport et ses acteurs de se donner de l’importance ?

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Dans l’esport d’aujourd’hui, surtout sur des jeux majeurs, les sommes ont nettement augmenté, et le secret reste assez bien gardé. Pourtant, dans le sport classique ou les montants donnent le vertige, il y a toujours des fuites, ou des estimations réalistes. Quand un joueur de football est transféré, la somme finit en gros dans les journaux. Idem dans le monde des affaires, ou les salaires fixes et bonus des dirigeants et cadres haut placés se retrouvent dans la nature d’une manière ou d’une autre.

C’est monnaie courante (tout jeu de mot est fortuit), et à part quelques indignations de-ci de-là sur des salaires et autres parachutes dorés jugés indécents, tout ce petit monde ne se porte pas plus mal. Sauf que dans l’esport, c’est non : il n’en est pas question.

Mais ce qui est intéressant de noter, c’est qu’il y a forcément des fuites ; les joueurs, coachs, et autres managers parlent entre eux. Et il est inimaginable que ce genre d’information n’arrive pas un jour ou l’autre aux oreilles d’un rédacteur. Sauf que l’information n’est jamais newsée. Comme si le milieu s’infligeait une auto-censure, comme s’il y avait quelque chose à protéger.

GeT_RiGhT joueur CS chez SK-Gaming à l’époque divulgue par erreur son salaire (traduction en description)

Alors qu’au fond, est-ce vraiment important ? Qu’y a-t-il de si dérangeant dans le fait de divulguer le salaire d’un joueur SC2 ou CSGO de premier rang ? Peur de créer un scandale ? Peur d’établir une hiérarchie de puissance financière entre les structures qui de toute façon est déjà visible ? Ou est-ce que du fait que les structures légales derrière les organisations ne soient pas toujours très carrées -saurez vous trouver l’euphémisme qui se cache dans cette phrase-, personne ne veut prendre le risque de se voir poser des questions sur le pourquoi du comment il est possible de verser un salaire ?

Transferts de joueurs et changement de compositions

Les histoires liées aux changements de structure ou de composition d’équipes sont à l’origine des scandales les plus fréquents, et probablement celles dont la communauté est la plus friande. Au delà des aspects financiers, ce qui nous intéresse ici est le transfert même. Là aussi, le sentiment d’appartenance à la catégorie « ceux qui savent » est très fort.
Pendant des années on a pu lire dans les premiers commentaires de news sur des sites d’actualités, « je sais ou tel joueur va aller », sans forcément donner l’information complète, le but étant seulement de montrer, ou de faire croire, que l’on sait.

Parfois, des sites d’actualités prennent les devants et font les annonces avant les concernés, et ça se finit généralement en drama. Derniers exemples en dates, le recrutement de Jaedong par Evil Geniuses, leaké par un Rod ‘Slasher’ Breslau très en forme, ou encore l’arrivée de ScreaM chez VeryGames. Les structures s’en prennent généralement aux médias, pour n’avoir pas respecté… quoi au juste ?

Et oui, l’esport est un des rares domaines ou les équipes mettent au pilori les journalistes qui osent sortir des exclusivités sur les transferts et recrutements. Pourtant dans la logique des choses, à moins qu’un accord de non divulgation (avec date d’expiration ou non) ait été signé entre les parties, le journaliste est libre. Mais c’est un concept qui a du mal à faire sa place dans ce milieu, peu de structures ou d’organisations l’acceptent.

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Contrats de sponsoring

Les contrats de sponsoring sont un cas plus particulier, car ils impliquent une tierce partie. Un partenaire qui signe avec une structure n’a pas forcément envie de voir les chiffres et les conditions de sa contribution se balader dans la nature.

Les deux parties font donc leur maximum pour que tout ceci reste privé. Le contrat de partenariat est ainsi de très loin le secret le mieux gardé dans l’esport. Il est d’ailleurs très fréquent de voir que même des membres très seniors d’une structure n’ont pas accès aux chiffres exacts.

Organisation d’évènements

Rien de pire qu’une fuite sur un lieu ou une date d’évènement, vous dira un organisateur. Les structures ont le souhait d’avoir une communication maîtrisée, avec un effet d’annonce dont elles ont le contrôle. Quand une fuite de ce type se transforme en news, la chasse aux sorcières en interne est souvent l’usage.

Un autre tabou fréquent, le budget d’un évènement. Pourtant, on pourrait penser qu’il n’y a rien à cacher. Sans dévoiler de manière détaillée les différents postes de dépense, un budget global devrait être publiable. Le budget total des jeux olympiques est connu, et pour la plupart des grands évènements sportifs on trouve généralement une fourchette. La communauté gagnerait à connaître au moins un ordre de grandeur. Cela pourrait permettre de remettre les pieds sur terre dans certain cas, ou de créer du drama croustillant dans d’autres. Par exemple, d’un point de vue extérieur il est intéressant de noter que l’ESWC a tenu la dragée haute aux WCG pendant des années avec environ le quart de leur budget.

Alors pourquoi le petit monde de l’esport aime entretenir des secrets ? Au delà d’un sentiment de puissance du côté de ceux qui savent, on peut argumenter que toute information qui n’est pas publique, est une information en moins dont il faut répondre auprès de la communauté. L’esport ayant la fâcheuse tendance à se transformer en tribunal ouvert, mieux vaut minimiser son exposition. Pas seulement parce que la dite information est sensible, mais parce que rendre public c’est prendre le risque qu’un choix ou une action soit comprise de travers. Mieux vaut prévenir que guérir en somme.

Et vous, quelque chose à cacher ?

3 COMMENTAIRES

  1. De bonnes questions, je ne suis pas sur d’ailleurs que la réponse à apporter soit la même pour toutes.

    Concernant la transparence des events, et notamment des events associatifs en France (vu que c’était le modèle majoritaire jusqu’à présent), j’avoue avoir peu compris pourquoi la communication sur ce sujets était si faible. Surtout que la plupart sont (étaient ?) des passionnés qui essayent juste de faire le maximum avec les moyens dont ils disposent, sans chercher à s’en mettre plein les poches. On aurait peut être alors moins vu de commentaires ubuesques à l’annonce des prix d’inscriptions en LAN et de ces organisateurs qui dépouillent les joueurs ;)

    Pour parler du cas de VaKarM, il a fallu un peu de temps avant de réussir à convaincre en interne de la pertinence de publier un « bilan financier »; l’argument « contre » le plus souvent utilisé à l’époque était la jeunesse de la communauté CSS, qui n’aurait pas forcément compris l’utilisation des fonds et nous aurait « chercher des poux » pour la moindre dépense non justifiée. Au final cette première publication s’est très bien passée et je compte bien la reproduire la saison prochaine.

  2. C’était vraiment une excellente initiative que VaKarM à prise !

    Pour les organisations, elles sont bien souvent bien plus concurrentes entre elles qu’ont pourrait le penser. Du coup, comme dans le monde professionnel l’analyse des finances du voisin permet d’établir les mouvements présents ou futurs qu’elles impliquent ou les difficultés rencontrées. Ne rien publier est souvent très très assumé.

    L’article est sympa mais sans prôner un certain immobilisme, il n’apporte pas vraiment de solution(s).
    La situation est paradoxale, pour les joueurs par exemple, beaucoup sans de véritables informations de sources sures vont s’imaginer des choses que les équipes ou sponsors sont incapables d’offrir et provoque une instabilité sur la scène à cause de la machine à rêves.
    Plus d’informations -ou en tout cas- de communication ferait énormément de bien pour les joueurs ou les équipes.

    Comme le dit SekYo, ce qui est valable pour un point ne l’est pas forcément pour l’autre.

  3. Je réagis sur le point des budgets secrets des Associations, et je prend l’exemple de Nexen (au hasard !)

    Nexen n’a jamais publié ses budgets, non pas parce qu’on voulait garder ça secret à tout prix, mais simplement parce qu’on pensait ça inutile, que ça n’intéressait personne …

    Pour aller dans le sens de SekYo, on se tâte désormais à publier nos prochains budgets uniquement dans l’intention d’éduquer cette nouvelle génération de joueurs, qui pensent qu’on s’en met plein les « popoches ».

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