Le cas Lilbow aux WCS : responsable, mais pas coupable ?

Le cas Lilbow aux WCS : responsable, mais pas coupable ?

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Le week-end dernier, toute la communauté Starcraft 2 avait les yeux rivés vers le coup d’envoi des WCS Global Finals. Au programme du Ro16, ce qui se fait de mieux sur le RTS de Blizzard, et donc 15 coréens… face à un seul foreigner, notre frenchie de l’équipe Millenium, Lilbow.

La suite, tout le monde la connait pour le français. Un BO5 contre la terreur Life expédié en à peine 20 minutes, pour ce qui a davantage ressemblé à un massacre qu’à un simple match.

A l’issue de la rencontre, Lilbow décide d’expliquer sa mauvaise performance via sa page facebook, une démarche honnête sur le fond mais très maladroite sur la forme, où il dit ne pas avoir préparé cette compétition (qui était la dernière à être jouée sur Heart of the Swarm) car il était préférable pour lui de s’entrainer sur Legacy of the Void, la prochaine extension.

Conséquence directe, la communauté s’enflamme, joueurs comme observateurs, avec certains commentaires plutôt durs. Lilbow est-il responsable de la situation ? Oui… Mais il n’en est pas forcément coupable.

De l’intérêt sportif et financier du joueur

Un petit peu à la manière des Worlds, le niveau global de la compétition est stratosphérique, et la mission était quasi impossible : Life au premier tour, et en cas d’éventuelle victoire, c’était au moins aussi compliqué derrière avec INnoVation. Autant dire que les chances de passer, même avec un Lilbow motivé et parfaitement entrainé étaient déjà limitées.

Le joueur français a un déficit de skill par rapport à un certain nombre de ses adversaires de ces WCS, soit, c’est admis et parfaitement compréhensible. Ce qui pose problème à la communauté, c’est donc bien évidemment la manière, un joueur qui ne semble pas avoir tout donné, qui n’est pas tombé « les armes à la main »

les inconnus
Grande tradition française : « se faire éliminer, oui, mais avec les honneurs ! »

Un peu plus sérieusement, cette justification de Lilbow qui décide de mettre de côté ce tournoi (malgré son importance) pour préparer les futures échéances, c’est une sorte de « syndrome du club français en Coupe d’Europe » que les suiveurs du football français connaissent bien : les clubs font tout leur possible pendant la saison pour se qualifier l’année suivante en compétition européenne. Une fois la qualification acquise, prétextant un rythme intenable d’un match tous les 3 jours, ils décident de « faire tourner » pendant les matchs européens, indiquant que le plus important reste le championnat… pour se qualifier à la compétition européenne la saison suivante… Un serpent qui se mort la queue.

Certains l’ont fait remarquer dans des commentaires par-ci, par là, même avec de la bonne volonté, il était difficile pour un foreigner de s’entrainer sur HotS ces dernières semaines tant le niveau en ladder était faible, les gros joueurs ayant déjà fait la transition sur LotV depuis bien longtemps.

Mais au-delà même des possibles raisons, acceptables ou non, pourquoi les critiques ont été aussi acerbes envers un joueur qui a tant impressionné le public depuis l’an dernier ? Le jour où des bouquets TV, financés en partie par des abonnés, achèteront les droits de diffusion des grandes compétitions, alors oui, les joueurs auront (éventuellement) à s’expliquer face au public en cas de game volontairement balancée.

En attendant, le joueur n’a de compte à rendre qu’à sa fanbase et à son employeur, seul entité apte à se prononcer sur les actions du joueur. Alors oui, Lilbow a évidemment une part de responsabilité… mais il met en lumière un problème bien plus large.

Entre intérêts sportifs et commerciaux, la question de la diffusion des jeux en alpha/bêta

Après cette « affaire Lilbow », tout le monde s’est focus sur les propos du joueur, laissant pros et antis s’opposer à coups d’arguments plus ou moins valables. Mais qui a pointé la responsabilité de Blizzard dans cette histoire ? Pas grand monde les gens étant trop occupés à essayer de récupérer des clés Overwatch en ce moment.

Cette situation, bien que ponctuelle, remet en avant une problématique qui marque une différence majeure entre sport et esport : contrairement au sport, qui « n’appartient à personne », la scène esport d’un jeu se retrouve face à un éditeur qui doit jongler à la fois avec ses intérêts commerciaux et avec sa scène compétitive.

Cette problématique avait d’ailleurs fait l’objet d’un article, avec un angle différent certes, sur IEWT en décembre 2013.

blizzcon-anaheim-conventionChez Blizzard, le Blizzcon fait office de grand événement annuel, tant pour les compétitions que pour la facette commerciale, avec diverses annonces et keynotes. Il était évident que le Blizzcon allait être coché comme date de sortie (à quelques jours près) de LotV, et donc que les grandes finales WCS allaient se jouer sur un HotS déjà « déserté », occasionnant la situation que nous avons avec Lilbow.

Cette situation nous rappelle la difficulté pour un éditeur d’articuler les aspects commerciaux et compétitifs de son jeu. Elle permet également de mettre en lumière un autre problème.Il y a quelques années, rares étaient ceux qui avaient accès à la bêta d’un jeu, un privilège accordé à une poignée d’élus. Aujourd’hui, tout le monde court après « sa clé bêta » du prochain jeu compétitif. Une généralisation de cette pratique qui en a entrainé une autre dans son sillage : la mise en place de compétitions directement sur un jeu en phase de bêta.

Le ridicule a d’ailleurs été poussé au maximum par notre jeu préféré ici, Shootmania, dont la grande majorité des compétitions ont eu lieu sur l’alpha et la bêta, avant de mourir à petit feu… avant-même la sortie du jeu.

shootmania-fail
nb : Nadeo nous a offert la somme de 0,00€ pour la diffusion de cette image (volée)

La situation s’applique aujourd’hui également sur le dernier jeu de Blizzard, Overwatch. Actuellement en bêta, et alors que la date de sortie n’est pas connue (sauf si la fuite se confirme), l’activité est déjà intense autour de ce nouveau TF2-like. Dans une interview récente, Llewellys expliquait au détour d’une question que le CM d’Overwatch lui avait demandé quand est-ce que Millenium allait recruter une équipe sur le jeu. Une proximité semblable à du lobbying, et qui permet de comprendre les moves de certaines structures qui ont annoncé le recrutement d’équipes depuis de nombreuses semaines déjà : un échange gagnant-gagnant entre l’éditeur et l’équipe, l’éditeur trouvant ainsi un relai auprès d’un créateur de contenu (Melty, par exemple…), tandis que l’équipe obtient en échange les fameux sésames, permettant de publier, de streamer… et bien sûr de préparer les compétitions à venir. Et l’équité des joueurs là-dedans ? Non, hors-sujet complet.

Revenons-en donc à notre Lilbow national. Oui, il est en partie responsable de la situation, car il aurait évidemment pu trouver une solution pour s’entraîner et arriver affuté dans la compétition. Mais comment peut-on en vouloir à un joueur qui essaye de se mettre dans les meilleures conditions pour continuer sa carrière ? Fallait-il prendre quelques semaines de retard dans la préparation du jeu qui va l’occuper pendant les prochaines années, afin de tout miser sur ce tournoi où ses chances étaient faibles ? Évidemment pas, dire le contraire serait stupide. Lilbow a eu à faire un choix dans une situation compliquée qui est créée par l’éditeur.

Cette situation nous montre que les intérêts commerciaux des éditeurs ne sont pas toujours compatibles avec ce qu’attendent les joueurs. et ces derniers ne devraient avoir à se retrouver dans des situations où des choix « extra sportifs » ont une influence sur la suite de leur carrière. Fort heureusement, c’est la dernière extension pour Starcraft 2… PS : Par contre, ça serait bien que Lilbow perf’ sur Legacy of the Void maintenant hein… <:o))

Crédit image : millenium, nadeo

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