Esport, les femmes veulent prendre leur place

Esport, les femmes veulent prendre leur place

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Elles sont cinq sur scène, triomphantes. Dans leurs mains, le trophée de la victoire arrachée devant plus d’un millier de spectateurs acquis à leur cause. Les françaises des unKnights Ladies sont les premières championnes du monde de League of Legends et savourent leur bonheur.

Avec près de 70 millions de joueurs mensuels, ce jeu de bataille multijoueurs en ligne déchaîne les passions. Disputée au cœur de la Paris Games Week, l’un des salon majeurs du jeu vidéo, la Coupe du monde des jeux vidéo (ESWC) a offert fin octobre une vitrine de choix à ces filles peu habituées à ce genre de considération. Pour cause : elles sont toutes amatrices.

La discrimination positive en renfort

Pour la première fois, l’ESWC organisait un tournoi exclusivement féminin de League of Legends. Une démarche étonnante lorsqu’on sait que cette discipline est mixte. En théorie.

Dans la pratique, les femmes participant aux grandes compétitions internationales sont rares. Trop rares pour l’ESWC qui a donc décidé d’en passer par la discrimination positive : « Il nous semble important de pouvoir offrir à cette communauté de joueuses un moyen de se faire connaitre, de démontrer leur talent, de gagner en expérience de compétition à haut niveau. », peut-on lire sur le site de l’événement.

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Shaina, joueuse de l’équipe Lamasticrew sur la scène de l’ESWC 2015

Pourtant, à en croire les chiffres du Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL) sortis en octobre, les femmes représentent 44% de l’ensemble des joueurs en France. Une quasi-parité que l’on ne retrouve pas en compétition, à commencer par les plus confidentielles.

Au Meltdown Toulouse, il est possible de siroter un cocktail tout en jouant à des jeux vidéo. C’est ce qu’on appelle un bar esport et chaque soirée est consacrée à un jeu avec un tournoi organisé en interne. Pour Maxence, co-fondateur et co-gérant du lieu, la faible présence des femmes lors de la plupart de ces événements peut s’expliquer par une approche différente du jeu : « Certaines jouent chez elles mais ne participent pas à nos tournois, elles ont tendance à davantage jouer pour le fun que pour la compétition. »

Question de socialisation

Entre la simple pratique de loisir et l’envie de s’investir davantage dans une discipline en plein essor, les filles auraient donc fait leur choix. Un choix qui leur est d’une certaine manière imposé : « le moindre investissement des filles dans les compétitions vient de l’éducation et de la socialisation. Depuis leur plus jeune âge elles ont moins été poussées à être compétitives » explique Philippe Mora qui a mené des recherches universitaires sur l’esport et co-écrit le livre « Les jeux vidéo : pratiques, contenus et enjeux sociaux.» Dans l’esport comme ailleurs, le poids de la reproduction sociale est encore fort… mais pas insurmontable.

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La grande scène de l’ESWC, face au public

Certaines, à l’image des unKnights Ladies, ont franchi le pas sans pour autant que l’esport ne devienne leur activité principale. Comme pour le sport « classique », faire de cela son métier demande des heures d’entraînement, un gros investissement personnel et aussi une certaine prise de risques. Pour Tess « Solenne » Rodriguez-Vieira, membre de cette équipe championne du monde, la question se pose encore : « C’est un choix à faire : soit je m’investis pleinement dans l’esport et je renonce à mes études, soit je poursuis mes études pour ensuite trouver un travail. Je verrai. »

Avancer masquée

Dans ce monde largement dominé par les hommes, se faire une place est parfois d’autant plus difficile que certains sont peu enclins à partager « leur » univers. A chaque problème, sa solution : pour pouvoir jouer sa partie tranquillement, il suffit de se cacher sous un pseudo masculin. Cette pratique révélée par les Inrocks dans un article d’octobre, serait largement utilisée par des gameuses lassées d’essuyer insultes, propositions déplacées ou remarques sexistes.

Laurie « Mid0na » Vandaële, capitaine des unKnights Ladies, n’a pas eu recours à ce subterfuge mais reconnaît qu’il faut « s’accrocher et faire abstraction de tout ce qui peut être négatif pour s’imposer dans ce monde ». Pour elle, le manque d’intérêt pour le haut niveau n’est pas la seule explication à la présence réduite des femmes dans l’e-sport : « A la base les femmes sont moins présentes sur les jeux compétitifs, pour League of Legends par exemple, 90% des joueurs sont des hommes. »

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Une soirée « Just Dance » au Meltdown Toulouse

 

Ce constat, Maxence le fait quotidiennement au Meltdown : « Lorsqu’on fait des soirées Just Dance il y a autant de filles que de garçons qui participent, en revanche leur part est beaucoup moins importante lorsqu’il s’agit de soirées consacrées à League of Legends ou Counter-Strike : Global Offensive parce qu’elles sont simplement moins nombreuses à y jouer, même chez elles. » Filles et garçons ne sont pas attirés par les mêmes jeux, question de goût…et de socialisation.

Manque de chance pour ces dames, ce sont les jeux dits « masculins » (tir, stratégie, combat etc.) qui sont les plus représentés en compétition.

Bousculer l’ordre établi

Pourtant les exceptions existent, à l’image de Déborah « Torka » Teissonnière une joueuse professionnelle de CS:GO dans l’équipe Melty Women. Avec quatre coéquipières, elle a participé au tournoi mixte organisé lors de la dernière Paris Games Week. Seule équipe de filles au milieu de quinze autres masculines, elles ont terminé dans les profondeurs du classement. Un résultat « un peu décevant » pour la gameuse mais elle assure « en tirer le meilleur pour la suite ».

Concernant la place des femmes dans l’e-sport, la jeune fille de 25 ans se montre là aussi positive : « Je peux comparer les jeux vidéo au football : un milieu masculin mais dans lequel les femmes ont une place et c’est à elles de se la créer. » Pour ce faire, la solution ne passe pas forcément par la multiplication des tournois réservés aux femmes : « Je pense que le fait qu’il en existe permet d’attirer plus de femmes dans ce milieu. A contrario, ça favorise les idées toutes faites qui disent que les femmes sont moins fortes que les garçons puisqu’elles ont des tournois à part. C’est quelque part un peu paradoxal. »

Un avis partagé par Philippe Mora qui va même un peu plus loin : « Les tournois féminins sont une solution pour se faire connaître et gagner de l’argent. Mais pour progresser il faut que les filles se confrontent à des équipes masculines meilleures qu’elles. »

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Après leur victoire à l’ESWC, les unKnights Ladies sont bien déterminées à aller dans ce sens. Prochain objectif pour elles : participer aux autres grands tournois dans l’Hexagone et intégrer le top 10 français, filles et garçons confondus.

 

Crédit images : ESWC, Meltdown Toulouse 

1 commentaire

  1. Philippe Mora dit « Mais pour progresser il faut que les filles se confrontent à des équipes masculines meilleures qu’elles. » Il parle sûrement de tournois mais il ne faut pas oublier que l’outil principal d’entrainement, le ladder, ne fait aucune distinction.

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